Mes chers collègues



Dr Michel crépeau, collaborateur, AMCLSCQ

Publications récentes :

1. Épilogue, décembre 2016
2. Maudit cancer à marde, mai 2016
3. Jean-Eugène, décembre 2015
4. Madame Gaspard, mai 2015
5. La bombe, décembre 2014
6. Blandine, août 2014
7. Le cancer du cerveau, avril 2014
8. Élodie est tombée dans l'eau, décembre 2013

N.B. Quelques exemplaires du recueil des textes « Mes Chers Collègues » sont encore disponibles au bureau de l'Association, informez-vous auprès du secrétariat de l'Association pour obtenir une copie supplémentaire!

Épilogue

À plus de quatre-vingt-dix ans, l'homme avait vécu. Immigrant français, ancien résistant ayant miraculeusement survécu à son arrestation par la Gestapo, mari, amant, père, ouvrier puis artiste depuis sa retraite, il m'attendait assis à la table de la cuisine comme l'on attend le Messie.

Avez-vous apporté « la piqure » me demanda-t-il d'entrée de jeu ? J'en restai pantois. Holà, pas si vite me dis-je ! Sa femme, Yvonne, le prit par le bras et lui sourit afin d'apaiser son empressement. Nous nous rencontrions pour la première fois. L'infirmière des soins à domicile m'avait transmis un formulaire de demande d'aide médicale à mourir pour cet homme que je ne connaissais pas. C'était pour moi une primeur.

L'homme, dont la rondeur était amplifiée par les œdèmes, ne paraissait pas son âge. Il me raconta ne plus vouloir vivre. Avait-il des douleurs ? Non. Était-il essoufflé ? Certes, mais tout de même capable de m'accompagner au salon sans devoir reprendre son souffle. Des œdèmes, bien sûr, causés par l'insuffisance cardiaque terminale pour laquelle il avait été hospitalisé récemment. Son appétit ? Excellent. Le sommeil ? Parfait. Mais alors ?

Mais alors il voulait mourir, estimant que sa vie n'avait plus de sens. Ses proches comprenaient, Yvonne acquiesça. Nous avons parlé puis je suis reparti.

Je fais des soins palliatifs à domicile depuis bientôt trente-cinq ans. Des cancers, des sidas, des cochonneries de maladies dégéné- ratives, des insuffisances cardiaques ou respiratoires. J'ai souvent prescrit des doses élevées de médicaments à des patients souffrants et en grande détresse sachant que j'allais abréger leur vie autant que leur souffrance. Je n'en ai jamais éprouvé que l'idée d'avoir bien fait mon travail. Cette demande d'aide médicale à mourir éveillait pourtant en moi un sentiment bien désagréable.

L'homme fut hospitalisé par la suite et mourut quelques semaines plus tard, à l'hôpital. Je ne suis pas certain de ce que je ferais si je devais recevoir une autre demande d'aide médicale à mourir.

Et vous, mes chers collègues ?

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Maudit cancer à marde ! 

Trouvez-vous qu’il y  en a beaucoup de  cancers? Moi si! Par  exemple, tenez; madame  chose, soixante-huit ans,  jamais fumé, mange bien,  fait de l’exercice, un bon  mari, de bons enfants, une  retraite agréable après une  carrière réussie, la Floride  en hiver, le golf l’été, baise encore un peu et  vlan, une petite bosse au cou. Fatiguée, sueurs  nocturnes, diagnostic; un lymphome, un mauvais,  un dur. La belle grande dame perd ses  cheveux, vomit, mais s’en sort. Pour combien de  temps? 

Et puis cet autre patient à peine plus âgé qu’elle  qui se tape une thrombophlébite profonde.  Investigation négative. Pas de néo à l’horizon.  Ouf! La vie reprend. Il mourra neuf mois plus  tard d’un cancer du pancréas passé sous le  radar de nos investigations. Le cancer a galopé  bien entendu. La chimio n’y a rien fait. 

C’est la petite Chloé qui me chagrine le plus. Dix  ans, pâle, mal au ventre, épuisée comme on ne  l’est pas à son âge. La formule sanguine n’augurait  rien de bon. Une leucémie aiguë.  L’hématologue de garde en pédiatrie m’avait  averti. Pas question de l’appeler pour une autre  leucémie à l’urgence. Il ne viendrait pas. Il n’en  pouvait plus de voir souffrir des enfants, il n’en  pouvait plus de les voir mourir. Il n’est pas venu.  J’en ai appelé un autre. L’enfant a survécu au  premier épisode. Pas au deuxième. Maudit cancer  à marde. 

Jean-Paul, vous souvenez-vous de Jean-Paul, ce  collègue dont je vous ai déjà parlé? Pas si vieux,  mon âge à peine. Un cancer de la prostate, pas  si rare hein! Une chirurgie pas si mutilante après  tout. Il deviendra impuissant. Et alors, combien  d’hommes le sont à cet âge et pour toutes  sortes de raisons. Et combien d’hommes ne  sont jamais traités pour leur « petit cancer de la  prostate à évolution très lente »? Pas si grave.  Et bien Jean-Paul y a goûté parce que le « petit  cancer de la prostate » s’est vite trouvé un  chemin vers les os. Et les os ça fait mal en chien  quand les métastases y font leur nid.  Radiothérapie, hormonothérapie, chimiothérapie.  Pas si rares tous ces traitements. 

Alors, mon ami Jean-Paul s’est trainé, s’est  relevé, et nous irons chasser l’oie blanche l’automne  prochain. À moins que… 

Une chance sur deux dit-on. À qui le tour mes  chers collègues?

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Jean-Eugène ou la vie après la mort

Bulletin, décembre 2015

J'aime bien Jean-Eugène. Nous nous connaissons depuis fort longtemps. À peine plus âgé que moi, il me consulte en général pour des broutilles. Il jouit d’une santé de fer, mais se complaît parfois dans des délires hypocondriaques qui le mènent inévitablement à mon cabinet. N’empêche, Jean-Eugène et moi avons souvent des échanges fort enrichissants sur une kyrielle de sujets. Il me pose toutes sortes de questions insolites. Je me demande parfois s’il ne tente pas de me mettre en boîte ou si tout simplement il ne fait pas preuve de la plus grande naïveté.

Ce jour-là, il entra l’air songeur. Contrairement à son habitude, au lieu d’y aller de ses moult craintes sur sa précieuse santé, il me posa d’emblée sa question : « croyez-vous à la vie après la mort, docteur? ».

Oups! Je ne l’attendais pas celle-là! Vous imaginez bien que j’ai déjà réfléchi à la chose. Élevé dans la plus pure tradition catholique, la vie après la mort ne faisait aucun doute pour moi, du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que l’âge de raison – que l’on situait vers les sept ans à l’époque – m’amène à trouver bizarre cette idée de l’âme qui quitte le corps et s’évanouit vers le ciel rejoindre les anges et le Bon Dieu pour l’éternité si toutefois le péché mortel avait pu être pardonné avant le trépas.

J’avais bien compris que le père Noël c’était de la farce et que tout le prêchi-prêcha des curés ne rimait à rien. Et s’il resta quelques bribes de ses croyances quelque temps encore, la poussée de testostérone de la puberté eût tôt fait de balayer les derniers relents de religiosité qui avaient survécu.

Jean-Eugène, je vais vous dire ce que je pense, lui dis-je. À ma mort, les atomes qui m’ont fait s’en iront rejoindre ceux qui vous ont fait et tous les autres d’ailleurs. Voilà, je crois, ce que sera la vie après la mort. Une ballade de particules s’unissant à d’autres particules pour créer d’autres réalités, ni plus ni moins. Quant à l’âme des défunts, elle sert surtout à consoler ceux qui restent et qui s’ennuient.

Je pense que Jean-Eugène fut surpris de ma réponse. Il s’attendait peut-être à un « je n’en sais rien» prudent. Il repartit l’air aussi songeur qu’à l’arrivée, évitant cette fois de me poser d’autres questions.

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Madame Gaspard

Bulletin, mai 2015

Madame Gaspard est assise dans un large fauteuil entouré de mille et une choses qui composent son univers. Un tout petit univers qui se limite au salon d’un appartement de la rue Lorne. Sur une table minuscule s’entasse une foule d’objets hétéroclites : une tasse de thé, une paire de ciseaux à broderie, une lampe, un vieux mouchoir, un ou deux bibelots de porcelaine souvenirs de la cousine Amélie décédée depuis longtemps, une photo dans un cadre d’étain, un livre laissé puis repris maintes et maintes fois qui a fini par vieillir avec madame Gaspard.

Madame Gaspard est corpulente, juste assez pour en imposer, juste assez pour que l’on comprenne bien qui elle est. Madame Gaspard contemple. Madame Gaspard trône. Madame Gaspard règne sur cet univers et son principal sujet, monsieur Gaspard.

Madame Gaspard ne sourit pas. Madame Gaspard ne demande pas. Elle n’a pas besoin de le faire. Monsieur Gaspard est là. À l’arrivée du docteur, il ouvre la porte.

- Bonjour monsieur Gaspard.
- Bonjour docteur.
- Bonjour madame Gaspard.
- Bonjour docteur.
- Voulez-vous me donner votre manteau docteur?
- Bien aimable monsieur Gaspard.

Monsieur Gaspard va chercher une chaise, toujours la même.

- Merci monsieur Gaspard. Alors, madame Gaspard, comment allez-vous aujourd’hui?
- Pas très bien.

Et c’est ainsi que commença la journée du docteur Leroux dans le fouillis du salon de monsieur et madame Gaspard, assis sur une chaise droite, laide et inconfortable. Pourtant, le docteur semblait s’y plaire. Était-ce qu’il se sentait à l’abri de ses déboires matrimoniaux au royaume des Gaspard? Qu’allait-il y chercher? Qu’est-ce qu’un médecin pouvait trouver d’intéressant à ce couple un tantinet grotesque? Quoi qu’il en soit, le docteur Leroux souriait, d’un sourire à peine esquissé, mais bien perceptible. Malice? Curiosité? Candeur? Je crois qu’il y avait un peu de tout cela. Au fil des ans, il avait appris à poser un regard amusé sur les gens. Un mariage sans enfant, un divorce à l’horizon, une vie de famille somme toute ratée, lui avaient fait passer beaucoup de temps auprès de ses malades.

- Ah! Sans doute vos rhumatismes, comme toujours madame Gaspard?
- Non vous n’y êtes pas, vous n’y êtes pas du tout. Il s’agit de ma fille.

La fille de madame Gaspard avait quitté la maison très tard. Elle ne s’était jamais mariée. Après de longues études qui ne l’avaient menée nulle part, elle avait trouvé du travail dans une bibliothèque à ranger les livres sur les rayons et se sentait bien en leur compagnie. Elle en appréciait l’odeur. Parfois, elle en portait un à son nez et le humait comme l’on fait d’un bon vin avant de le goûter. C’était bien la seule sensualité que se permettait la pauvre Hortense à part le bain du soir qu’elle parfumait d’huiles avant de s’y glisser. Rien jusque-là n’avait dérangé la vie d’Hortense. Et voilà que ces dernières semaines elle ne s’était pas sentie bien.

Madame Gaspard n’avait eu qu’un enfant, Hortense, qui d’ailleurs n’était pas de monsieur Gaspard. Il n’en avait rien su. Les femmes ont parfois de ces secrets. Le père non plus n’avait pas su. Madame Gaspard l’avait vite éloigné, dès le début de sa grossesse. Elle savait que monsieur Gaspard ferait un bien meilleur père pour son enfant que cet amant frivole et irresponsable. Pourtant, elle eut un chagrin immense lorsqu’elle rompit. Elle l’aimait. Elle ne s’était jamais remise de cette déchirure. Leur liaison avait duré dix ans.

- Comment ça votre fille? Qu’est-ce qui vous préoccupe à son sujet?
- Mon pauvre docteur, vous savez bien comment est Hortense. Une bonne fille qui mène une bonne vie. L’autre soir, elle est venue nous rendre visite. Elle avait les traits tirés. Je crois qu’elle a perdu du poids. Elle a dû s’absenter du travail quelques jours le mois dernier. La première fois en quinze ans. Elle verra le docteur Pascal dans une dizaine de jours. J’aurais préféré qu’elle vous consulte, mais vous savez à quel point elle est indépendante. Enfin, nous verrons bien. N’empêche que je suis inquiète pour sa santé.
- Voyons madame Gaspard, Hortense est dotée d’une solide constitution. Je ne m’en ferais pas trop à votre place.

Le docteur Leroux tentait de se faire rassurant. Il était un homme optimiste et croyait en général que les choses n’allaient pas trop mal. Il apportait un grand réconfort à ses patients, surtout les plus anxieux, et s’en remettait volontiers à la providence lorsque la situation tournait mal pour un malade. Il comptait beaucoup sur son intuition. Sa grande expérience compensait largement son manque de rigueur scientifique. Il avait eu quelques pépins dans sa carrière, mais s’en était toujours bien tiré. Il inspirait la sympathie.

- N’empêche docteur que je ne suis pas tranquille. Mais le but de votre visite n’est pas d’entendre parler d’Hortense j’imagine?
- En effet. Je crois que vous vous inquiétez pour rien. Mais moi j’aimerais bien voir le journal de vos glycémies de ce dernier mois. Il me semble que vos analyses récentes montraient une élévation dangereuse de votre taux de sucre.

Le diabète de madame Gaspard, bien qu’il se déclara tard dans sa vie, avait progressé rapidement. Bientôt les médicaments ne suffirent plus et l’insuline s’avéra nécessaire. Au début elle refusa. Mais se sentant de plus en plus mal, elle avait fini par y consentir de mauvaise grâce. Cette déception, ajoutée à un caractère déjà difficile, la rendit plus amère encore. Le pauvre monsieur Gaspard surmontait péniblement cette situation. Il en prit son parti comme d’habitude.

Les Gaspard étaient tous deux de bonnes fourchettes ce qui expliquait en partie la difficulté qu’éprouvait madame Gaspard à bien contrôler sa maladie. À chacune de ses visites, le docteur Leroux se voyait offrir avec un sans-gêne presque provocateur, des friandises de toutes sortes; bonbons, gâteaux, sucre à la crème, biscuits de toutes sortes, tout y était.

- Allez docteur, juste une petite bouchée. Mon mari et moi n’y touchons pas. Alors, profitez-en.

Le docteur s’imaginait les ripailles que devaient s’offrir ces deux lascars après son départ. Il repartait avec quelques provisions qu’il dégustait en cachette pour ne pas avoir l’air d’approuver, prétextant qu’il les donnerait à sa femme qui d’ailleurs n’en vit jamais l’ombre. Le docteur savait pour les Gaspard. Les Gaspard savaient pour le docteur. C’était bien ainsi.

Après le départ du docteur, monsieur Gaspard refermait soigneusement la porte, tournait le verrou, mettait la chaine et retournait s’asseoir dans son fauteuil en face de madame Gaspard sans mot dire. Le silence reprenait ses droits dans cette maison calme et ennuyeuse jusqu’à la prochaine visite. Les Gaspard n’avaient plus rien à se dire depuis fort longtemps. En fait, ils n’avaient jamais dit grand-chose, du moins rien de très important, rien qui ne les concernait vraiment. C’est le silence qui les avait unis si l’on peut dire. Cinquante ans à ne rien se dire, cinquante ans à se taire qui l’on est. Une vie à deux qui n’en fut pas une.

Et le docteur Leroux, témoin de cette absence, repartait sans rien dire lui non plus, confronté à son propre silence.

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La bombe

Bulletin, décembre 2014

L'homme m’a souri, discrètement. Drôle d’accoutrement me disais-je. Pantalons bouffants, tunique aussi longue qu’une robe, barbe sans moustache, petit chapeau rond, et l’odeur, celle des épices qui émane de la peau plus que des habits. Je lui fis signe d’entrer. Un grand garçon, quinze ou seize ans, le suivait. Son fils. 

L’homme ne comprenait rien à mes 
questions, mais après une courte hésitation, il me répondait quelques mots insensés, souriant toujours, comme s’il fallait répondre quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Alors, son fils s’efforçait de traduire dans un anglais plus qu’approximatif. Il ne semblait pas comprendre davantage. A l’occasion d’une question simple du genre : 
« Avez-vous mal au ventre? » s’en suivait un long échange verbal entre eux deux pour finir par une réponse évasive, imprécise, une information inutilisable à mon diagnostic. 
Après maintes tentatives, je résolu de 
l’inviter aller s’asseoir sur la table d’examen. Il retira ses vêtements à ma demande. Plusieurs cicatrices marquaient son dos. Je fus intrigué. Je finis par savoir qu’il s’agissait d’éclats de bombe qui avaient causé ses blessures. 
Une bombe artisanale comme on dit, posée au bord d’une route, destinée aux 
soldats qui patrouillaient près de Kandahar. Il y était passé au mauvais moment n’ayant pas su à temps que la route avait été piégée. Les talibans avertissaient les « locaux » d’avance. Lui n’a pas su. On l’a emmené à l’hôpital 
militaire avec les soldats blessés. On lui a sauvé la vie. 
Je me trouvais donc pour la première fois de ma vie face à un homme bombardé. Pourtant, des milliers de gens l’ont été au fil des guerres et jamais jusque-là je n’en avais été témoin. Je pensais aux soldats de mon pays. Je pensais à la vie ailleurs, à la guerre, aux horreurs, à la souffrance, aux survivants malgré tout. Aux enfants des guerres aussi. Je pensais à ma vie toute simple et pourtant si importante pour moi. Mon travail au CLSC, ma famille, mes parties de golf avec mes potes, les tracas, ce déneigeur qui souffle la neige sur ma belle haie de cèdres, et cet homme bombardé, nu devant moi, qui 
n’arrivait pas à se faire comprendre au pays de son exil. 
Drôle de rencontre, ne trouvez-vous pas mes chers collègues?

L’homme m’a souri, discrètement. Drôle d’accoutrement me disais-je. Pantalons bouffants, tunique aussi longue qu’une robe, barbe sans moustache, petit chapeau rond, et l’odeur, celle des épices qui émane de la peau plus que des habits. Je lui fis signe d’entrer. Un grand garçon, quinze ou seize ans, le suivait. Son fils. 

L’homme ne comprenait rien à mes questions, mais après une courte hésitation, il me répondait quelques mots insensés, souriant toujours, comme s’il fallait répondre quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Alors, son fils s’efforçait de traduire dans un anglais plus qu’approximatif. Il ne semblait pas comprendre davantage. A l’occasion d’une question simple du genre : 

« Avez-vous mal au ventre? » s’en suivait un long échange verbal entre eux deux pour finir par une réponse évasive, imprécise, une information inutilisable à mon diagnostic. 

Après maintes tentatives, je résolu de l’inviter aller s’asseoir sur la table d’examen. Il retira ses vêtements à ma demande. Plusieurs cicatrices marquaient son dos. Je fus intrigué. Je finis par savoir qu’il s’agissait d’éclats de bombe qui avaient causé ses blessures.  

Une bombe artisanale comme on dit, posée au bord d’une route, destinée aux soldats qui patrouillaient près de Kandahar. Il y était passé au mauvais moment n’ayant pas su à temps que la route avait été piégée. Les talibans avertissaient les « locaux » d’avance. Lui n’a pas su. On l’a emmené à l’hôpital militaire avec les soldats blessés. On lui a sauvé la vie.  

Je me trouvais donc pour la première fois de ma vie face à un homme bombardé. Pourtant, des milliers de gens l’ont été au fil des guerres et jamais jusque-là je n’en avais été témoin. Je pensais aux soldats de mon pays. Je pensais à la vie ailleurs, à la guerre, aux horreurs, à la souffrance, aux survivants malgré tout. Aux enfants des guerres aussi. Je pensais à ma vie toute simple et pourtant si importante pour moi. Mon travail au CLSC, ma famille, mes parties de golf avec mes potes, les tracas, ce déneigeur qui souffle la neige sur ma belle haie de cèdres, et cet homme bombardé, nu devant moi, qui n’arrivait pas à se faire comprendre au pays de son exil. 

Drôle de rencontre, ne trouvez-vous pas mes chers collègues?

 


Blandine

Bulletin, août 2014

L’automne grondait de ses gros nuages bleu gris qu’emportaient le vent du nord, frisant tout juste la cime des flèches des clochers argentés des églises de la région. Le fleuve, furieux, roulait des embruns jusqu’aux battures de Kamouraska. Et Blandine, affairée comme toujours aux fourneaux du presbytère tournait et retournait dans sa tête un tourment secret. L’époque, impitoyable pour les « filles-mères », en rendait plus d’une fort malheureuse.

Le cabinet encombré du vieux docteur Pothier me servait à la fois de bureau de consultation et de salle d’examen, curieusement séparés l’un de l’autre d’un paravent orné de motifs japonais évoquant davantage l’activité d’une péripatéticienne plutôt que celle d’un disciple d’Esculape. Un remplacement de début de carrière amusant me disais-je!

Quoi qu’il en soit, Blandine n’avait pas « vu »1 depuis plus de deux mois et malgré son ignorance des choses du sexe, elle avait bien compris que les galipettes joyeuses et répétées avec le jeune sacristain dans l’inconfortable, mais discret confessionnal de la chapelle désaffectée attenante à l’église y étaient pour quelque chose. Nous discutâmes un peu, elle, me gratifiant d’un air mi-coquin mi-contrit, moi, tentant de deviner ce qu’elle savait. 

Ce temps mauvais à l’extérieur présageait-il d’un drame? Elle me confia avec précaution l’échantillon d’urine que je lui avais demandé puis je l’examinai. Elle m’observait. Pas de doute, Blandine portait un enfant en elle. 

J’entrepris de lui expliquer sans détour de quoi il retournait et des choix qui s’offraient à elle à une époque où l’avortement constituait encore un terrible péché et où les « filles-mères » devaient donner leur progéniture en adoption si elles voulaient sauver leur honneur et celui de leur famille. 

Le drame n’eut pas lieu. Blandine, quoiqu’illettrée, était pourvue d’un excellent jugement et d’une aptitude à assumer ses choix qui lui firent accepter mon offre de la référer à un collègue de Montréal qui pratiquait discrètement des avortements à un prix raisonnable et dans d’excellentes conditions. Il ne lui restait qu’à trouver un prétexte à son absence inopinée. 

Ce jour-là le vent s’était calmé, le fleuve luisait sous le soleil, du même argent que le clocher de l’église et moi, je m ’affairais dans le cabinet du docteur Pothier à démêler le vrai du faux.

1 L'expression «je n'ai pas vu depuis...» était utilisée par certaines femmes, à l'époque, pour signifier qu'elles n'avaient pas été menstrues depuis....



Le cancer du cerveau

Bulletin, avril 2014

Pas de chance! Une femme veut me parler, mais n’y arrive pas ! Les mots ne se forment plus, ne naissent plus dans ce temple de l’humanité. Son cerveau, malade du cancer, siège de sa conscience encore épargnée, l’abandonne petit à petit. Je perçois dans son regard tout l’effort qu’elle déploie pour arriver à balbutier un charabia incompréhensible. Comprenant que ce qu’elle me dit n’a aucun sens et voyant très bien à mon air déconfit que je n’y entends rien non plus, elle se tourne vers son mari, seul à pouvoir déchiffrer parfois quelques significations dans cette confusion du langage qui se tarit.

Puis elle me revient, hésite un moment, se penche vers la table de chevet, déplace laborieusement une pile de revues et en dégage un album de photos qu’elle me tend, ayant pris soin de l’ouvrir à la première page, m’invitant d’un geste à le parcourir.

J’y découvre le monde de sa vie, de sa vie avant la maladie. Des photos d’elle encore bébé, puis l’enfant souriante, triomphante même sur son premier vélo, sur ses premiers patins. Je tourne les pages avec application, ne sachant trop pourquoi elle m’invite ainsi à entrer dans son intimité passée, moi qui ne la connais que depuis peu.

Et je continue; photos d’école, de vacances à la mer, d’anniversaires de naissance, vous savez ces photos avec les enfants coiffés de chapeaux pointus, la bouche en « ô», et le gâteau illuminé de bougies à souffler. La graduation, les noces, les vacances avec les enfants, les siens cette fois. Toujours des sourires, toujours de la joie. Était-ce ce qu’elle voulait partager avec moi, les bonheurs envolés?

En levant les yeux, j’ai bien tenté de l’interroger sur ces bonheurs passés. Peine perdue, je ne saurai jamais. Je garde cependant le souvenir de ces précieuses images, témoins d’une vie qui s’achève.

Cette rencontre me laisse songeur. Je ne peux m’empêcher de revoir dans ma tête les photos de mon propre passé.

Et vous mes chers collègues?

Élodie est tombée dans l'eau

Bulletin, décembre 2013

La blondinette de quatre ans m’avait souri timidement, sa main blottie au creux de celle de sa mère. M’étant accroupi, je la complimentai sur les jolis imprimés à fleurs qui ornaient sa robe d’été.

Son minois s’alluma aussitôt, ses yeux bleus devinrent brillants et sa bouche laissa couler le flot de ses histoires d’enfant, me racontant comment la marguerite avait rencontré la pivoine et pourquoi les tournesols montaient si haut dans le ciel.

Puis, elle enchaina avec le récit de ses tribulations à la garderie, et que le petit Noa lui faisait des misères, s’évertuant à défaire systématiquement la maison de poupée qu’elle construisait avec tant de soins pour y loger Fanny, Gertrude, Amandine et Picotine.

C’est sa mère qui l’interrompit voyant mon incapacité toute admiratrice à mettre un frein à la narration des choses de sa vie. Je la conviai à monter sur la table d’examen accompagnée de sa mère. Élodie avait pleuré une partie de la nuit ennuyée par un vilain rhume et par une douleur à l’oreille. Je lui murmurai que si elle le voulait bien, je tenterais de trouver les secrets qui pourraient se cacher dans ses oreilles et qui lui faisaient si mal. Ce fut vite fait. Une otite bien sûr, une prescription d’antibiotiques et le tour était joué.

Je regardai partir la mère et la fille, celle-ci se retournant pour me saluer de la main, arborant son plus joli sourire. Je m’arrêtai un instant, attendri et heureux.

La semaine suivante, Élodie mourut noyée dans la piscine des voisins.

 



Revue des textes de 2009-2013

  • 2009 Le père / Madame Toulouse / Monologue
  • 2010 Polytechnique / Le pont / Le «Buck Fever»
  • 2011 Le «Bellboy» / Mathilde / La nuit
  • 2012 Le caryotype / Jeanne / Madeleine 
  • 2013 Il y aura encore de jours heureux / Élodie est tombée dans l'eau

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