Mars est le mois de la soirée des Jutra à la télévision. On y parle des films, on y parle de Polytechnique. Avez-vous souvenir de ce mois de décembre 1989, il y a un peu plus de vingt ans?
Moi, oui! La neige, les réverbères allumés, les ambulances, la confusion, les reportages à la télévision et à la radio, les victimes, les commentaires. Vous souvenez-vous de la suite des choses?
Les images des funérailles, les notables contrits, les parents atterrés, les féministes sur le pied de guerre. Et plus tard, les groupes de pression, les politiciens ne sachant trop que faire. Et plus tard encore, la bêtise du registre des armes à feu. Quand on ne sait pas quoi faire, on ne fait rien diantre!
Polytechnique a eu un autre visage pour moi. Ils sont entrés dans le petit bureau de la clinique sans rendez-vous que j’occupais pour la journée. Je me souviens encore de son regard à lui. Mi-cinquantaine, cheveux poivre et sel, les yeux perdus au fond des orbites, me regardant d’un air plus hébété que triste, laissant poindre à certains moments une colère contenue. Et elle à ses côtés. Plus jeune, plus effacée, plus résignée, mais plus forte aussi beaucoup plus forte que lui.
« Notre fille est l’une des victimes de Polytechnique et nous venons chercher de l’aide. On nous en avait promis mais après une rencontre avec une psychologue, plus rien. On nous a dit d’aller au CLSC. »
Et c’est ainsi que cet homme et cette femme ont débarqué dans mon bureau un matin de décembre 1989. Ils cherchaient à comprendre comment leur fille avait pu mourir aussi bêtement dans l’école qu’elle fréquentait pour devenir ingénieure. Elle n’était pas morte en défendant une cause. Elle ne se battait pas pour le féminisme ni pour l’égalité des sexes, ni même pour prouver qu’une femme pouvait faire aussi bien qu’un homme en génie. Elle ne fut pas sacrifiée à la cause de la violence faite à certaines femmes par certains hommes. Elle n’avait d’ambition que de réussir sa vie dans une profession qu’elle aimerait.
« Votre fille est morte accidentellement. Elle a croisé la route d’un psychotique en plein délire paranoïde, comme ce fut le cas pour les victimes du caporal Lortie, de celles de Valery Fabrikant ou de Kimveer Gill, ou encore de cet homme qui a décapité son voisin dans un autobus de la Saskatchewan. Et j’en connais d’autres dont les médias n’ont pas parlé. Elle n’est pas morte en croisade. Sachez que s’il est une faute de notre société, ce n’est pas de négliger de s’occuper des comportements violents, c’est plutôt de ne pas prendre assez au sérieux le danger que peuvent représenter les psychoses paranoïdes et de ne pas les traiter assez énergiquement. »
C’est ce que j’aurais pu leur dire à ces pauvres parents il y a vingt ans. Mais voilà, je ne leur ai pas dit. J’ai entendu leur souffrance, je les ai soutenus, je les ai aidés de mon mieux. Et chaque fois que je rencontre un patient psychotique, je pense au danger, et je ne le lâche pas.
