Pas déjà 4 heures et demie! Je me lève. Il fait nuit en novembre à quatre heures et demie. C’est tôt, très tôt. Mais c’est irrésistible. Pourtant, chaque fois, le doute m’habite. Irais-je ou n’irais-je pas? J’irai. Mais c’est quand même très tôt pour un loir comme moi. Il faut dire que j’éprouve toujours une certaine jouissance à profiter de la chaleur du lit aux premières minutes du réveil. J’y resterais bien encore un peu. Je me retourne sous la couette et je me lève.
Il fait froid hors du lit. Je suis nu. J’enfile un peignoir. Il fait encore froid. Je ne me fais pas de café. C’est toujours froid. Je me fais couler un bain chaud. Il fait froid tant que je n’y suis pas. Ça y est. Je m’y glisse. Je l’ai parfumé aux huiles essentielles. Sapin baumier, épinette noire. Je me lave soigneusement. Dehors il fait toujours nuit. Je me sèche et m’habille de vêtements que je tire d’un grand sac de plastique fermé hermétiquement. Ils ont été eux aussi lavés avec soin. Ils ne sentent rien. Ils ne doivent rien sentir.
J’avale une bouchée sans grand appétit. J’éteins la lumière et je sors. Je descends l’escalier et me retrouve dans un monde qui n’est pas le mien. Celui de la nuit. Celui du vent et du silence. À peine quelques mètres parcourus et je m’enfonce dans la forêt!
Le bruit de mes pas, que je veux pourtant les plus discrets possible, emplit les bois. J’ai l’impression qu’il n’y a que moi dans cette forêt. J’ai l’impression de faire un boucan du diable. J’ai l’impression de déranger. Vous savez, quand on croit que tout le monde vous regarde dans un lieu public parce que vous venez d’échapper quelque chose par terre et que cela fait du bruit. Voilà comment je me sens aux premières minutes de ma randonnée nocturne.
La crainte s’empare de moi. Sombres pensées. Si un ours surgissait et qu’il me mangeait? Si les coyotes du voisinage avaient faim? Si je me perdais et que l’on ne me retrouvait pas? Si je me blessais en trébuchant bêtement sur une souche et que je me brisais la jambe, incapable de rentrer au chalet, incapable d’appeler au secours? Si, comme mon beau-frère Maxime, je m’égarais et que je devais passer la nuit en forêt? Peurs d’enfants, peurs de grands.
J’ai la chance de marcher par un clair de lune magnifique. Les sentiers s’éclairent d’une lumière mystérieuse. Les arbres projettent des ombres irréelles. Petit à petit, mes yeux s’adaptent à la faible luminosité. Mes narines reconnaissent les odeurs humides de l’automne.
Je finis par oublier le bruit de mes pas qui d’ailleurs sont à peine perceptibles. J’entends le silence maintenant. Que c’est beau! La crainte me quitte peu à peu. Les minutes ont passées. Je me défais lentement de l’homme citadin, de l’homme raisonnable, de l’homme sociable. Je redeviens un tout petit peu et pour quelques heures seulement un animal aux aguets. J’écoute. Je sens. Je traque. Je cherche du regard. Futile quête que de vouloir voir en pleine nuit, même à la pleine lune!
Un souffle me ramène soudain à la réalité.
Un souffle et un cri. Là, tout près de moi, à quelques mètres, un cerf que n’ai jamais vu. Il s’est enfoncé dans la forêt dans un fracas de branches cassées en bramant à s’époumoner de colère d’avoir été surpris par un pauvre humain sourd, aveugle, et puant. Il hurle dans la nuit et s’éloigne à grandes enjambées. Je suis surpris mais pas tant que ça. Ravis bien plus. Ravis de cette rencontre. Ravis d’avoir pu entrer de si près dans l’intimité de ce magnifique animal. Ravis de l’avoir presque déjoué. Ravis d’entendre au loin un autre mâle lui répondre sur le même ton.
Le silence rompu reprend ses droits. Et je reprends ma marche, lentement, plus lentement maintenant. Et j’arrive au lieu de la rencontre. J’ai chaud. Il fait toujours nuit. Je me hisse péniblement sur la plate-forme que j’ai construite à quatre mètres du sol entre une pruche, un cèdre et une épinette. Je deviens invisible aux visiteurs nocturnes. Il me faudra être tout aussi silencieux. Il me faudra vaincre les crampes qui viendront nécessairement tordre mes muscles tendus, immobiles et froids. Il me faudra vaincre l’envie de bouger. Il me faudra calmer ma faim et ma soif discrètement. Il me faudra retenir mes envies d’uriner. Il me faudra ouvrir bien grands mes yeux, mes oreilles, mes narines. Lorsque tout cela sera réalisé, je serai prêt.
Six heures passées. La nuit. La lune. Le calme. Moi. Un craquement, puis un second. Et d’autres accompagnés du bruissement de feuilles mortes. Une ombre s’avance. Je dis bien une ombre, pas plus à peine même. Une vie certainement. Je n’en apprécie même pas la taille tellement elle se fait évanescente. Dans le noir du clair de lune, un noir un peu plus noir qui bouge et qui bruisse dans la forêt. Elle s’approche, confiante. Qu’est-ce? Puis un reflet clair qui trahit le ventre de l’animal. C’est un cerf. L’ombre passe entre deux arbres et s’approchant, elle se définit un peu mieux. L’ombre croque, l’ombre mange. Et moi, l’intrus, je goûte ce moment de grâce. Je suis parvenu à déjouer ce fantôme des bois. Je suis parvenu à entrer dans son rayon de sécurité, là où il ne tolère habituellement personne. Il est là, chez lui, et moi avec lui. Je me fonds parfaitement au décor. Je n’existe pas pour lui. Il fait exactement ce qu’il ferait si je n’y étais pas. J’en suis rempli d’un grand bonheur. Ce moment est magique. La lune frise maintenant la cime des arbres. L’orient jaunit. L’ombre qui n’était en fait qu’une tache se précise peu à peu en une forme dont les contours se dessinent éclairés du jour naissant. Ses mouvements sont maintenant perceptibles. Je vois sa tête, ses pattes, sa queue. Une bête admirable. Et toujours la même innocence, la même inconscience. Un cerf magnifique est né dans la nuit, de la nuit, juste pour moi.
Il penche la tête, renifle le sol, le fouille, le gratte de ses pattes, l’explore avec application. Sa mâchoire broie les ramilles alors qu’il relève la tête. Soudain, il s’immobilise, pétrifié, les oreilles tendues, le museau au vent, les yeux ronds. Il a perçu quelque présence qui m’a échappée. Il reste parfaitement immobile, attentif, mais ne s’enfuit pas. Il attend. Après un long moment du coin de l’œil, j’aperçois un autre cerf qui s’approche avec précaution, évitant tout geste brusque. Il s’arrête à son tour.
Deux femelles se font face, le museau tendu, le corps allongé. La visiteuse rompt prudemment l’immobilité s’avançant avec précaution vers sa congénère. Elles sont toutes proches l’une de l’autre maintenant. Elles se hument d’abord à quelque distance puis de plus en plus près, les naseaux ouverts elles s’explorent. Leurs encolures se touchent, se frôlent et s’entrelacent. Elles se sont reconnues. Elles resteront ensemble un long moment puis repartiront le jour tout à fait levé.
Le ciel s’est couvert. Une très légère brise pour ne pas dire un minime mouvement de l’air transporte maintenant les quelques odeurs qui émanent de mon poste d’affût. Les deux femelles s’éloignent peu à peu quand soudain, l’une d’elles s’arrête immédiatement. Elle a perçu mon odeur. Elle ne sait pas. Elle devine.
Elle hésite. Elle piaffe. Elle tourne la tête pour se placer au vent. Un mâle aguerri aurait décampé sur-le-champ. Mais elle est sans expérience. Elle tente de comprendre d’où vient ce parfum bizarre et à qui il appartient. Elle reste là une dizaine de minutes avant de se décider à partir en faisant quelques bonds erratiques vers sa compagne. Je les verrai disparaître derrière la lisière des arbres voyant parfois une queue blanche au gré d’un bond.
Je peux enfin bouger. Il s’est écoulé deux heures depuis mon arrivée. La chasse est terminée pour ce matin, il n’y a pas eu un seul coup de feu et pourtant ces moments m’habitent encore aujourd’hui. Je quitte l’endroit le plus silencieusement possible. Je rentre. Je suis heureux. Demain j’y retournerai et Dieu sait ce qui m’y attendra. Une autre rencontre, c’est sûr. Une autre nuit à apprivoiser.

